• Eleni Sikelianos nous entraîne ici à l'orée d'une forêt obscure?: après la lumière qui baignait ses précédents recueils de ses diffractions et éblouissements (Du soleil, de l'histoire, de la vision?; Le Poème Californie), voici venu le règne de l'ombre, propice aux collisions. Passé, présent et futur s'entrechoquent?; rêves et réalités s'imbriquent?; histoire et fiction se mêlent tandis que les figures poétiques et le langage scientifique se pollinisent. Les vivants et les morts s'enlacent, se parlent souvent sans se comprendre et se dérobent dans la nuit. On croise en particulier les membres de la famille Sikelianos, comme ce père insaisissable et cette grand-mère hors-normes dont la poète a déjà dressé d'étonnants anti-portraits kaléidoscopiques (Le livre de Jon?; Animale Machine, La Grecque prodige), ou sa toute jeune fille, Eva, propulsée dans la vie et dans l'apprentissage du langage. On retrouve aussi, dans ce Tendre Inventaire, les fantômes de nos ancêtres préhistoriques et leurs traces terriblement évanescentes, ainsi que les figures qui peuplent nos mythes, nos comptines d'enfants, nos cauchemars et nos rêves.

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  • Cinq ans après Livre de Jon. où elle rendait hommage à un père héroïnomane, la poétesse EJeni Sikelianos revient avec Animale Madrine, un texte aussi inclassable qu'inventif mêlant registres de langue et genres littéraires, autobiographie, poésie, pastiches, jeux typographiques, écriture manuscrite et visuels divers, pour retracer le destin diaotique de sa défunte grand-mère. Mclcna. Jamais gratuite ou purement formelle, la composition kaléidoscopique du récit saisit les multiples facettes de la personnalité hors normes de cette immigrée grecque "dure à cuire" qui fut. dans l'entre-deux-guerres, danseuse burlesque de cabaret aux États-Unis sous le nom de "la Fille Léopard", se maria pas moins de cinq fois (notamment avec un truand, un aviateur, un nain et un prêtre noir), et eut trois enfants. Cet anti-portrait qui tire sa sève d'une constellation de souvenirs, d'impressions et d'anecdotes est porté par un geste qui ne va pas sans rappeler celui d'André Breton dans Nadja. Loin du tombeau poétique, cette singulière entreprise littéraire constitue en effet une ode à l'imaginaire où la mélancolie et la fulgurance le disputent à l'humour pour fixer l'identité de l'être aimé - et, au-delà, l'expérience d'une femme immigrée américaine. À l'image d'une grand-mère radicalement marginale, un texte en forme de «scrapbook" où l'aventure de Iccriturc mime celle d'une vie au sein d'une Amérique dont le livre d'Eleni Sikelianos raconte «autrement" le rêve, les marges et la violence.

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  • Le Livre de Jon s'articule autour de la figure, tragique et bien-aimée, que constitua pour sa fille, Eleni, un père aussi atypique que fascinant.
    Doté d'un talent certain pour la musique, jeune universitaire prometteur, brillant rejeton d'une grande famille de l'aristocratie grecque, Jon Sikelianos préférait à la compagnie des hommes celle des arbres qu'il s'entendait à élaguer (avec une affection particulière pour les eucalyptus) et celle des. ours. Ayant très vite choisi l'exil volontaire dans le monde du rêve, il devait, jusqu'à sa mort par overdose dans un motel d'Albuquerque, demeurer un héroïnomane impénitent, et un père la plupart du temps physiquement absent de l'existence de sa fille. C'est cette absence quasi perpétuelle, pareille à un "trou noir" au coeur de son passé, qui confère son caractère d'absolue nécessité au projet d'Eleni Sikelianos de donner corps à ce nouvel avatar de "l'homme aux semelles de vent" dans l'Amérique des années 1970-1980.
    Bien que l'on puisse accéder à une vision de Jon Sikelianos à travers quelques anecdotes (ainsi de cette visite qu'il fait au Louvre à dix-sept ans, lors de laquelle il tombe amoureux d'un tableau du Douanier Rousseau au point de dérober un éclat de peinture et de conserver le précieux viatique dans l'une de ses poches jusqu'à ce qu'il tombe en poussière ; ou de ce moment où, alors qu'Eleni est encore enfant, Jon travaille pour un zoo et s'y laisse enfermer après la fermeture pour nager avec les squales), le personnage n'en reste pas moins une figure aussi envoûtante qu'insaisissable.
    Quand Jon meurt seul, dans une chambre de motel, après avoir zoné pendant des années d'errance, en authentique SDF, ses possessions se résument à deux paquets de cigarettes, deux peignes noirs, cinq boîtes d'allumettes et trois paires de lunettes. Tout au long du livre, il est celui qui fuit à la vitesse de la lumière, affectant toute chose (du sens de la famille aux expressions de l'amour) d'un coefficient d'intermittence qui devient une manière d'être au monde.
    Loin de se borner à un travail de mémoire moissonnant patiemment quelques rares moments partagés, Le Livre de Jon fonctionne comme une tentative pour, littéralement, reconstituer une image de père en convoquant des fragments disparates où les récits familiaux n'ont - pas plus que le questionnement, l'adresse au père, le rêve, les paysages ou les sons - le monopole de la restitution. Outre quelques photographies de membres de la famille, destinées à conférer à la narration une dimension enfin concrète, Eleni Sikelianos leste également son texte d'archives faites de mots : correspondances, pages de journal, témoignages et rêves que les uns et les autres, ont, dans la famille, faits à propos de l'absent.
    Ecrivant sur lui et parfois, lui écrivant, Eleni Sikelianos se place, par rapport à un père aussi problématique, dans une relation de totale ouverture, comme pour - en s'interdisant de porter le moindre jugement moral -, inviter ce dernier, à travers le portrait nécessairement lacunaire qu'elle tente de faire de lui, à se manifester tel qu'il fut. A aucun moment la fille ne fait le procès d'un père pourtant constamment défaillant. Jamais elle ne prononce l'ombre d'un blâme à l'encontre de l'addiction à la drogue qui fut de son géniteur la seule vraie compagne, plus souvent pour le pire que pour le meilleur, non plus qu'elle ne le rend responsable des difficultés et des authentiques souffrances qu'il lui a infligées en inscrivant l'absence et le manque au coeur de son existence. Jamais, enfin, le livre n'est prétexte à l'auto-apitoiement ou à quelque leçon de "gestion familiale des affects" telle que des conceptions simplistes en recommandent la méthode.
    Aux procès faciles, à la stigmatisation ou à l'exaltation de vertus morales exigées par des mythes commodes, Eleni Sikelianos substitue l'adoubement d'un père "free-lance", paré des vertus du bannissement choisi, non assigné à résidence sociale. C'est ainsi que, par-delà ses vertus littéraires, Le Livre de Jon invitera chacun à considérer les personnes qui lui sont les plus chères avec toute la qualité de regard requise pour apprendre qu'il faut beaucoup de versions de l'histoire d'une vie avant de prétendre la connaître.
    Authentique et bouleversant livre de sagesse, Le Livre de Jon délivre une nouvelle preuve, s'il en fallait une, que le monde est tout à la fois, et sans rémission, fini et infini, qu'il est aussi magnifique que déglingué et détestable, et qu'il est, en fin de compte, parfaitement et souverainement digne des efforts que nous consentons à fournir pour en faire l'expérience.

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